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Eni et la production de biocarburants au Congo : les terres et moyens de subsistance paysans à haut risque

by OPEDH & GRAIN | 7 Jul 2026

Le géant italien de l’énergie Eni prévoit d’exploiter 150 000 hectares au Congo pour la production de biocarburants à base d’huile végétale afin d’alimenter le secteur du transport européen. Une vaste superficie de terres qui soulève de graves inquiétudes quant aux moyens de subsistance et à l’avenir des communautés dépendant actuellement de ces terres. En 2025, la Banque européenne d’investissement a apporté son soutien à ce projet, en accordant 500 millions d’euros à Eni pour la conversion de sa raffinerie de Livourne, en Italie.

En 2021, les énergies renouvelables sont au cœur d’un accord de partenariat signé entre l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) et la société pétrolière et de gaz naturel liquéfié Eni. Cet engagement s’inscrit dans une stratégie que l’entreprise poursuit depuis quelques années. En effet, Eni produit d’ores et déjà des biocarburants à partir de sous-produits d’huile de palme controversés importés d’Indonésie et de Malaisie.

Dans ce domaine, l’entreprise affiche des objectifs de croissance ambitieux. Selon ses récentes prévisions, elle prévoit de porter sa capacité de bioraffinage de 1,65 million de tonnes par an à 5 millions de tonnes de biocarburants, et plus de 2 millions de tonnes de carburants d’aviation durables d’ici 2030.

Pour y parvenir, Eni lance un vaste programme de production de biocarburants à base d’huile végétale dans plusieurs pays d’Afrique, notamment au Kenya, au Mozambique, en Côte d’Ivoire et plus particulièrement en République du Congo.

Projet de biocarburants au Congo : entre greenwashing et ciblage des terres paysannes

Eni, société italienne basée à Rome, est présente au Congo depuis 1968, d’abord sous le nom d’Agip recherche.

En 2021, Eni annonce vouloir récolter 200 000 tonnes de ricin au Congo sur 150 000 ha de terres d’ici 2030. Un protocole d’accord est signé entre la société italienne et le gouvernement du Congo, scellant ainsi cette ambition.
Selon les parties à l’accord, le projet générera 90 000 emplois et réduira les émissions de gaz à effets de serre. Dans la presse locale et internationale, le discours s’annonce : Eni soutient la décarbonisation énergétique des pays africains, Eni accélère la transition énergétique, Eni s’emploie désormais à produire des énergies renouvelables pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.

Tout prête à croire à une situation gagnant-gagnant mais la réalité sur le terrain est tout autre.

À Mayama : souveraineté alimentaire et terres paysannes menacées

Prise de vue de Mayama – place Matsoua André Grenard (symbole d’un peuple résistant). PAr OPEDH
Début 2023, dans le district de Mayama, un projet pilote de plantation de ricin sur des terres paysannes est annoncé par Eni Congo.

Dans un premier temps, 1200 paysan·nes vulnérables suite à des décennies de résistance contre l’armée régulière, sont séduit·es par les promesses de meilleurs revenus économiques, abandonnant alors leurs cultures traditionnelles au profit du ricin. En plus des effets de ce changement en termes d’identité culturelle, chaque paysan·ne doit s’acquitter d’une somme de 10 000 Francs CFA (18 USD) pour participer au projet. Mais sans appui technique d’Eni Congo depuis, ces paysan·nes plongent dans l’insécurité alimentaire.

Selon l’un des paysans rencontrés à Mayama souhaitant garder l’anonymat, « la société nous a rassuré que le paiement de 10 000 CFA constituait une première étape. Dans l’engouement au projet, nous avons chacun payé cette somme, avons constitué des groupements et commencé à préparer la terre. Mais depuis 2023, ni appui technique, ni semences de ricin distribuées comme promis. Nous pensons que c’était pour la société une manière de venir nous manipuler et nous mentir ».

Dans un second temps, pour parvenir à l’ambition de 150 000 ha, 100 ha de terres paysannes sont pris pour cible à Mayama. De nouvelles promesses sont faites aux propriétaires terriens parmi les 1200 paysan·nes membres du projet. Cette fois-ci, la promesse est de recevoir de meilleurs revenus en mettant en location leurs terres. « Nous avons échangé avec une responsable d’Eni Congo nous demandant de mettre à la disposition du projet 100 hectares de terres à louer. Plusieurs sites ont été sélectionnés sans signer aucun accord écrit », explique un paysan propriétaire terrien et chef de quartier à Mayama. Coup de chance pour ces paysans, aucune semence de ricin n’a été plantée. De même, aucun contrat de bail n’a été signé avec la société.

Face à l’échec de ce projet pilote sur les terres des communautés de Mayama, Eni multiplie d’autres initiatives peu fructueuses, cette fois-ci avec des sociétés agricoles.

À Louvakou, Agri Ressources cultive le ricin pour Eni : une tentative vouée à l’échec

En 2016, Agri Resources Congo, filiale d’Agri Resources Group (branche agricole de Monaco Resources Group) signe un contrat de bail emphytéotique de 29 000 ha avec des paysan·nes propriétaires terriens de Louvako. Un bail qui aurait dû être bénéfique aux communautés, mais qui tourna en leur défaveur.

Dès le démarrage de l’exploitation, les cultures des communautés sont détruites sans même attendre qu’elles soient prêtes à être récoltées. En effet, selon les informations recueillies par l’agence de presse The Continent en mars 2024 « La société a détruit les champs qui existaient sur les terres mises en location, sans accorder un délai aux communautés pour récupérer leurs récoltes. Après des batailles judiciaires, Agri Ressources est contraint de débourser environ 24 000 dollars pour indemniser 57 agriculteurs ».
Puis, une crise financière frappe Agri Ressources suite aux poursuites d’un actionnaire pour des allégations de fraude parues dans la presse, impactant les revenus locatifs liés au bail. Cette situation affecte lourdement les moyens de subsistance des communautés paysannes qui ont mis leurs terres en location. Martine Moussahou, dont la famille loue des terres à Agri Ressources, affirme à The Continent que « [ses] loyers trimestriels [avaient] cessé de [lui] parvenir en raison d'une "crise financière" au sein de l’'entreprise ».

Sur les 29 000 ha de terres paysannes privées faisant l’objet du bail et dont les cultures ont été détruites, 300 hectares sont alors utilisés par Agri Resources pour tester un projet pilote de plantation de ricin avec Eni. Lors d’un entretien accordé à Transport & Environment et mené dans la plantation en juin 2023, Manuel Saunieme, responsable technique d’Agri Ressources, a déclaré que l’entreprise venait de « terminer un premier essai très réussi de cultures d’huile de ricin » et n’attendait que « le déblocage des fonds d’Eni pour commencer les plantations à partir d’octobre ». Mais cinq mois plus tard, le chef comptable d’Agri Resources, Bon Samaritan Biene Biene, a déclaré que « le rendement de ce projet pilote [n’était] pas concluant au vu des projections pour justifier un semis sur une grande superficie au début de la saison des pluies en novembre. »

À Loudima, les terres coutumières paysannes comme terrain d’expérimentation pour la Ferme Tolona et Eni

La Ferme agricole Tolona, créée par deux Espagnols et un Français, est titulaire d’un contrat de bail emphytéotique de 20 000 ha signé avec le gouvernement du Congo pour la culture de maïs et de tomates. Un bail contesté par les communautés paysannes, qui reprochent au gouvernement d’avoir, par le biais du ministère des Affaires foncières, facilité l’accaparement de cette superficie importante.

D’après les informations collectées par l’Association OPEDH à Loudima en octobre 2025 : « Nous sommes propriétaires de cette terre. Mais le gouvernement nous demande de remplir des formalités administratives pour faire reconnaitre nos terres, une démarche complexe et nécessitante des finances importantes. N’étant pas en possession d’un titre foncier, nos terres coutumières ont été mises à profit de la société Tolona. Dès lors, nous avons été coincés et sans force pour s’y opposer », a déclaré un paysan propriétaire terrien.

C’est sur ces terres qu’une plantation d’essai de ricin est mise en place en 2023. Un membre du personnel de Tolona rencontré par Transport & Environment a déclaré que : « l’essai sur une superficie de 800 hectares, [avait] réussi mais [que] l’entreprise [n’avait] reçu aucune machine d’Eni Congo pour récolter les haricots, donc tout s’est asséché dans l’herbe ».

Groupe de discussion avec les communautés paysannes de Loudima

C’est sur ces terres qu’une plantation d’essai de ricin est mise en place en 2023. Un membre du personnel de Tolona rencontré par Transport & Environment a déclaré que : « l’essai sur une superficie de 800 hectares, [avait] réussi mais [que] l’entreprise [n’avait] reçu aucune machine d’Eni Congo pour récolter les haricots, donc tout s’est asséché dans l’herbe ».

D’autres initiatives de culture du ricin au Congo

En 2022, des autorisations du gouvernement sont accordées à la société Crystal Ventures Limited (CVL) et sa filiale Macefield Ventures Limited pour la production de ricin. Le conglomérat privé engagé dans la reconstruction de l’économie nationale du Rwanda au lendemain du génocide perpétré contre les Tutsis, s’installe au Congo suite à une vente aux enchères de 12 000 ha de terres à hauteur de 200 millions de dollars. Au Congo, la Constitution interdit toute vente de terres, mais elle autorise la concession ou la location. Une mobilisation de la société civile et de l’opposition congolaise contribue ainsi à l’annulation de ces accords en 2025.

À Kibangou (département du Niari, sud du Congo), une autre société cultive du ricin. : la Société d’Exploitation Agricole du Congo détient 17 000 hectares pour la culture du maïs, du soja et du ricin.



Eni entre en phase d’industrialisation : les menaces sur les terres des communautés perdurent

En 2025, la Banque européenne d’investissement accorde 500 millions d’euros à Eni pour la conversion de sa raffinerie de Livourne, en Italie. La même année, une usine d’extraction d’huile végétale à base de plantes comme le tournesol, le soja, le ricin et bien d’autres, est inaugurée à Loudima en République du Congo. Selon le communiqué de presse d’Eni, l’huile végétale extraite dans cette usine sera destinée aux bioraffineries de la filière « Enilive » d’Eni où elle sera transformée en biocarburant pour alimenter les secteurs des transports européens.

Le Directeur des opérations mondiales de Global Natural Ressources d’Eni, Guido Brusco, affirme que « depuis février 2025, Eni Congo a déjà planté 15 000 hectares » et prévoyait d’atteindre 40 000 hectares avant la fin de l’année 2025. L’ambition d’Eni d’atteindre les 150 000 ha reste inchangée. La récente publication des actions de la société corrobore l’engagement de cette dernière à poursuivre son objectif « de cultiver en République du Congo des matières premières pour les biocarburants sur des terres dégradées identifiées en coordination avec les autorités locales ».

Au vu des allégations qui entourent les sociétés associées à Eni et des inquiétudes autour des investissements de cette dernière dans les sables bitumineux et les palmiers à huile au Congo, les communautés paysannes locales adressent un message aux potentiels actionnaires d’Eni, par l’intermédiaire de l’Organisation pour la protection de l’environnement et les droits humains (OPEDH) : « Ceci est la terre ancestrale et paysanne. Il s'agit de leurs pâturages, de leur patrie, de leur souveraineté alimentaire. Eni doit arrêter son projet trompeur et de politique expansionniste agricole sur les terres paysannes. Le Congo n’est pas un terrain d’essayage [sic] extractif. Les terres paysannes ne seront pas louées au prix d’un contrat informel. »

Au-delà du Congo, d’autres initiatives en lien avec les biocarburants sont en cours dans plusieurs pays d’Afrique :


Eni consolide son ambition en Afrique en matière de biocarburants
Face à une demande mondiale en biocarburants qui devrait croitre de 23% d’ici 2028 pour atteindre 200 milliards de litres (selon l’AIE), Eni multiplie les investissements en Afrique, qui se traduisent par la signature de plusieurs protocoles d’accord.

On note la signature d’un accord avec la Bioenergy Association for Sustainable Development (association égyptienne de bioénergie pour le développement durable) afin de réaliser une étude de faisabilité concernant la construction d’une unité de biodigestion pour produire du biogaz à partir de déchets agricoles et animaux dans le cadre de la production d’énergies renouvelables.

En 2024, la Société financière internationale (SFI) et le fonds italien pour le climat annoncent un investissement de 210 millions de dollars dans la filiale kényane d’Eni S.p.A. afin d’accroitre la production et la transformation de biocarburants grâce à 200 000 petits producteurs et productrices kényan·es d’oléagineux.

En plus du Kenya, la société, à travers sa filiale Eni Natural Energies (ENE), signe en 2025 un protocole d’accord avec le ministère de l’Agriculture de la Côte d’Ivoire visant à stimuler la production de caoutchouc (hévéa) et l’introduction de cultures oléagineuses sur des terres paysannes dit « dégradées ».

Sans être exhaustive, la société est également présente au Mozambique via un accord de coopération avec le ministère de l’Agriculture du Mozambique, pour l’exploitation d’oléagineux et la production d’huile végétale comme matière première agricole pour la production de biocarburants.



Photo en haute de page: Prise de vue de terres appartenant aux communautés paysannes de Mayama (Département du Pool, au sud du Congo). Par: OPEDH

Author: OPEDH & GRAIN
Links in this article:
  • [1] https://www.eib.org/fr/press/all/2025-296-eib-and-eni-sign-eur500-million-finance-agreement-to-convert-livorno-refinery-into-a-biorefinery
  • [2] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2021/09/eni-irena-partnership.html
  • [3] https://www.one-earth.it/en/the-italian-strategy-to-boost-biofuels-in-europe/
  • [4] https://pulitzercenter.org/stories/eu-biofuel-projects-breadbasket-congo-could-threaten-food-security-investigation-finds
  • [5] https://www.latribune.fr/article/afrique/31029840098765/du-petrole-au-biocarburant-eni-etend-son-empire-africain
  • [6] https://africabusinesscommunities.com/oil-and-gas/eni-renforcer-ses-activites-au-congo/
  • [7] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2021/10/eni-supports-energy-transition-decarbonization-in-republic-of-congo.html
  • [8] https://www.afrique7.com/economie/26249-le-congo-brazzaville-et-litalien-eni-sengagent-dans-un-projet-de-biocarburant-a-base-de-ricin.html
  • [9] https://sacer-infos.com/la-compagnie-eni-congo-veut-elle-creer-des-tensions-sociales-a-mayama/
  • [10] https://fr.scribd.com/document/858997217/20161201-Contrat-de-Bail-Emphyteotique-LOUVAKOU
  • [11] https://continent.substack.com/p/foot-down-on-the-gas-as-biofuel-promises
  • [12] https://www.africaintelligence.fr/afrique-centrale/2022/07/05/monaco-resources-accuse-d-avoir-integre-des-resultats-non-certifies-dans-ses-comptes,109796813-art
  • [13] https://uploads.transportenvironment.org/production/files/2024_From-Farm-to-Fuel_min.pdf
  • [14] https://www.adiac-congo.com/content/affaires-foncieres-vingt-mille-hectares-cedes-pour-une-exploitation-agricole-dans-la-bouenza
  • [15] https://grain.org/admin/articles/6662/edit#sdfootnote33sym
  • [16] https://sgg.cg/JO/2023/congo-jo-2023-01.pdf
  • [17] https://ambacongofr.org/index.php/l-ambassade/actualites/855-le-congo-et-le-rwanda-concluent-une-serie-d-accords-a-caractere-socio-economique
  • [18] https://mondafrique.com/international/le-president-rwandais-paul-kafame-investit-sur-le-congo-brazzaville/
  • [19] https://www.rfi.fr/fr/afrique/20250610-le-congo-brazzaville-stoppe-la-mise-
  • [20] https://www.eib.org/fr/press/all/2025-296-eib-and-eni-sign-eur500-million-finance-agreement-to-convert-livorno-refinery-into-a-biorefinery#:~:text=La%20Banque%20europ%C3%A9enne%20d%E2%80%99investissement%20%28BEI%29%20et%20Eni%20ont,la%20raffinerie%20d%E2%80%99Eni%2C%20situ%C3%A9e%20%C3%A0%20Livourne%2C%20en%20Toscane.
  • [21] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2025/06/eni-launches-its-first-agri-hub-republic-congo.html
  • [22] https://www.firstmediac.com/congo-industrie-agri-hub-de-loudima-une-des-solutions-pour-developper-lagriculture-au-sens-large-first-mediac/
  • [23] https://www.eni.com/en-IT/actions/global-activities/republic-congo.html
  • [24] https://www.boell.de/sites/default/files/091109_Energy_Futures_Congo_Oil.pdf
  • [25] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2025/10/eni-egypt-agreement-carbon-offset-solutions-and-bioenergy-projects.html
  • [26] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2024/05/ifc-italia-climate-fund-partner-eni-support-farmers-in-kenya.html
  • [27] https://www.eni.com/en-IT/media/press-release/2025/05/eni-ministry-agriculture-cote-ivoire-sign-memorandum-understanding-promote-sustainable-agricultural-initiatives.html
  • [28] https://www.agenceecofin.com/actualites-agro/2406-129475-cote-d-ivoire-eni-poursuit-la-valorisation-des-graines-d-hevea-en-biocarburant
  • [29] https://energies-media.com/mozambique-eni-scelle-un-part-gouve-pour-production-biocarburants/